Ce voyage me révéla toute la vérité

 

Calendrier, Alpha Oumar Baldé CC doudoufine.mondoblog.org

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Nous roulions dans cette broussaille et ces bois perdus au milieu de nulle part. Puis le silence s’installa brutalement en un claquement de doigt, lourd et mystérieux comme dans un cimetière. Seuls les bruits du moteur et le fracas des pierres sur les pneus me rappelaient que nous étions dans cette voiture de transport. Alors je me suis demandé : « Pourquoi ? »
Pourquoi ce brusque revirement de la situation qui était jusque-là ambiance et joie ? Eux le savaient bien, d’où leur attitude. Je réfléchissais alors à la meilleure façon de poser ma question au chauffeur puisque c’est un habitué des lieux. Je me ménageais dans ma tête afin de sortir la phrase idéale, les mots qui toucheraient du doigt ce silence si pesant et si soudain. Nous arrivions à un virage serré et entouré d’herbes hautes. Le chauffeur, comme lisant dans mes pensées, annonça : « C’est ici ». Mais pourquoi cette affirmation et que signifie « c’est ici » ?

Je voulu lui demander mais aussitôt une autre voix enchaîna : « Oui, la dernière attaque ». Alors je compris ce que signifiait ce silence si brusque et si lourd. Bon sang, mon cœur changea de rythme et mon sang commença à se glacer. Visiblement marqué par les évènements de cette dernière attaque, le chauffeur murmura : « Il y avait au moins cinq véhicules de transport ce jour-là et les gens étaient couchés par terre et les jeunes hommes étaient ligotés ». « Des loubards armés qui nous dépouillaient de nos biens. Dieu soit loué, ils n’avaient pris que l’argent et pas nos vies ». Le silence ainsi rompu, tout s’enchaîna comme dans un feuilleton de série télévisé. Chacun raconta son histoire avec plus ou moins d’exactitude en se donnant parfois des mérites et des exploits surhumains tout en omettant quelques sombres passages de stricte vérité. Les coupeurs de route sont devenus un fléau dans mon pays, la Guinée. Ils opèrent dans les routes isolées et coupées de tout réseau. Les routes sont de véritables sentiers de terre battues, parsemées de milliers de nids de poules et de lits de marigots pleins de boue. L’insuffisance de la couverture du réseau téléphonique fait que les pauvres routiers ne peuvent pas appeler des secours en cas d’accidents ou d’attaques par ces loubards. Souvent, ils sont obligés de parcourir des kilomètres afin d’obtenir de l’assistance.

La gendarmerie nationale, dont le rôle est de protéger les citoyens, ne s’acquitte pas correctement de sa tâche. Selon plusieurs témoignages, elle mentionnerait des pénuries de carburant qui lui empêcherait de s’acquitter de son devoir vis-à-vis des citoyens et des routiers en particulier. Mais ne lui jetons pas tous les torts car en effet, elle ne dispose pas assez d’équipements pour y arriver. C’est la faute au gouvernement – disent-ils – qui ne leur accorderait pas assez de budget pour les soutenir. Les médias nationaux préfèrent parler de politique et de faits divers, en se consacrant presque entièrement à la capitale au détriment du reste du pays. C’est toujours le citoyen lambda qui en souffre. Que ce soit le commerçant qui vit de ses négoces dans les marchés hebdomadaires où il vend ses marchandises et gagne de quoi nourrir sa famille ; ou bien le transporteur routier qui fait la navette depuis les grandes villes vers les villages ; ou encore le simple voyageur qui souhaiterait se rendre dans son village natal ou dans une ville quelconque. Il suffit que vous tombiez sur l’un de ces barrages érigés sur une piste par ces hors-la-loi, pour vous voir complètement dépouillé et terrorisé par la menace de mort qu’ils induisent.

Tout le monde est concerné et c’est étonnant de constater que les médias nationaux n’en parlent qu’à la suite d’un grand coup de filet de la gendarmerie nationale qui réussit quand même à arrêter quelques coupeurs de route. Ils saisissent alors l’occasion pour faire des articles et des reportages à fin de faire croire à la communauté internationale que les routes guinéennes sont les plus sûres du monde, espérant ainsi pouvoir noyer le poisson. Et le gouvernement berce le peuple par des discours de circonstance au lieu d’agir sur le vrai fléau en cause.

Tous ces ingrédients réunis font que les foyers des coupeurs de route prospèrent sur nos routes préfectorales et certaines pistes rurales. Les voyageurs se frottent les mains en espérant que les choses s’améliorent et que les autorités prennent conscience de l’isolement de certaines villes du pays.

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